Réponse 2
Le
cycle de la grande douve du foie (fasciola hepatica) constitue certainement
l'un des plus grands mystères de la nature. Cet animal mériterait
un roman. Comme son nom l'indique, il s'agit d'un parasite qui prospère
dans le foie – en l'occurence, celui des moutons. La douve se nourrit
de sang et des cellules hépatiques, grandit puis pond ses ufs.
Mais les ufs de douve ne peuvent pas éclore dans le foie du mouton.
Tout un périple les attend.
Les ufs quittent le corps du mouton avec ses excréments. Après
une période de mûrissement, les ufs éclosent et laissent
sortir une minuscule larve. Laquelle sera consommée par un nouvel hôte,
l'escargot. Dans le corps de l'escargot, la larve de douve se multiplie, avant
d'être éjectée dans les mucosités que crache le gastéropode
en période de pluie. Mais elle n'a encore accompli que la moitié
du chemin.
Ces mucosités, sortes de grappes de perles blanches,
attirent les fourmis, et les douves pénètrent grâce à
ce cheval de Troie à l'intérieur de l'organisme de l'insecte.
Elles ne demeurent pas longtemps dans le jabot social des myrmécéennes.
Elles en sortent en le perçant de milliers de trous, le transformant
en passoire qu'elles referment avec une colle qui durcit et permet à
la fourmi de survivre à l'incident. Il ne faut surtout pas tuer la fourmi,
indispensable pour refaire la jonction avec le mouton. Car, à présent,
les larves sont devenues des douves adultes qui doivent retourner dans le foie
d'un mouton pour compléter leur cycle de croissance.
Mais que faire pour qu'un mouton dévore une fourmi, lui qui
n'est pas insectivore ? Des générations de douves ont dû
se poser la question. Le problème était d'autant plus compliqué
à résoudre que c'est aux heures fraîches que les moutons
broutent le haut des herbes, et que les fourmis quittent leur nid aux heures
chaudes pour circuler au pied de ces herbes. Comment les réunir au même
endroit et aux mêmes heures ?
Les douves ont trouvé la solution en s'éparpillant dans le corps
de la fourmi. Une dizaine s'installent dans le thorax, une dizaine dans les
pattes, une dizaine dans l'abdomen et une seule dans le cerveau.
Dès l'instant où cette unique larve de douve s'implante dans son
cerveau, le comportement de la fourmi se modifie. La douve, petit ver primitif
proche de la paramécie et donc des êtres unicellulaires les plus
frustes, pilote dorénavant la fourmi si complexe. Résultat : le
soir, alors que toutes les ouvrières dorment, les fourmis contaminées
par les douves quittent leur cité. Elles avancent en somnambules et montent
s'accrocher aux cimes des herbes. Et pas de n'importe quelles herbes, celles
que préfèrent les moutons : luzerne et bourse-à-pasteur.
Tétanisées, les fourmis attendent là d'être broutées.
Tel est le travail de la douve du cerveau : faire sortir tous les soirs son
hôte jusqu'à ce qu'il soit consommé par un mouton. Car au
matin, dès que la chaleur revient, si elle n'a pas été
gobée par un ovin, la fourmi retrouve le contrôle de son cerveau
et de son libre arbitre. Elle se demande ce qu'elle fait là, en haut
d'une herbe. Elle en redescend vite pour regagner son nid et vaquer à
ses tâches habituelles. Jusqu'au soir suivant où, comme le zombie
qu'elle est devenue, elle ressortira avec toutes ses compagnes infectées
par les douves pour attendre d'être broutée.
Ce cycle pose aux biologistes de multiples problèmes. Première
question : comment la douve blottie dans le cerveau peut-elle voir au-dehors
et ordonner à la fourmi d'aller vers telle ou telle herbe ? Deuxième
question : la douve qui dirige le cerveau de la fourmi mourra au moment de l'ingestion
par le mouton. Comment se fait-il qu'elle et elle seule se sacrifie ? Tout se
passe comme si les douves avaient accepté que l'une d'elles, et la meilleure,
meure pour que toutes les autres atteignent leur but et terminent le cycle.